pas besoin de chasser l'instant, laissons le se poser
La vie est un collier fait de perles d'instants...
Hier, j'ai eu le bonheur de découvrir cette photo dont je vous parlais dans mon post précédent.
Mais le matin m'avait offert un autre cadeau.
Onze heures, je roule vers Rochefort, sur une minuscule route de campagne bordée d'arbres. Tout est gelé, à commencer par moi.
Sur le bas côté de droite, un mouvement furtif. Je reconnais la bête.
Le temps de réagir (vu le froid), d'établir une connexion neuronale correcte, d'appuyer sur le frein, j'avais déjà fait 300m.
Je fais marche arrière doucement, elle ne bouge pas.
J'ouvre la porte de la 106, contourne la voiture par l'arrière, et je la regarde.
Pauvre bécasse! Je comprends pourquoi les surnoms d'oiseau sont souvent péjoratifs.
Les bécasses du coin, comme les perdrix rouges, sont persuadées que leur plumage est invisible, si elles s'aplatissent sur un sol de feuilles mortes.
La bécasse en question est la plus grosse bécasse que je n'ai jamais vu.
L'hiver est rude, et la bécasse des bois est un oiseau d'hiver, comme les vanneaux huppés qui picorent dans le champ à 10 mètres de chez moi.
Les vanneaux sont nombreux et faciles à repérer, la bécasse est rare, a un plumage neutre (marron strié).
Elle est facilement identifiable par son bec très fin et très long.
C'est avant tout un oiseau des zones humides.
Et surtout, pour son malheur, Scolopax rusticola est un oiseau très très prisé par les chasseurs. Au marché noir, une bécasse se négocie à prix d'or dans les resto, et certains chasseurs en profitent :-) Non, chasseurs égarés sur ce blog, ne protestez pas! Je connais des chasseurs qui ont confirmé écouler parfois les produits de leurs chasses de cette manière!
Celle ci s'aplatit le plus possible, pose sa tête sur les feuilles, le bec étalé, et espère.
Elle me rappelle les nombreuses perdrix que je "lève" en courant dans les bois. Je les vois, elles sont prises au dépourvu, et leur seule réaction c'est de se coller au sol, pensant être invisibles.
Quand j'arrive à 2 mètres d'elles, elles se disent: "damned! çà ne marche pas, elle m'a trouvé!" Et elles décollent lourdement.
La bécasse n'est pas totalement immobile. Elle me surveille de son oeil brillant. Je fais un pas lent, un autre, elle bouge.
Encore un pas. L'oiseau terrifié oublie son mimétisme qui parfois lui sauve la vie (si le chasseur n'a pas de chien, sinon c'est foutu), se relève, court quelques pas, et décolle à ras du sol, peinant à prendre de l'altitude.
Je souris en la regardant filer vers les bois.
Un pépé à vélo, que j'avais doublé un peu avant, arrive à ma hauteur. La voiture est au milieu de la route, porte ouverte. Je m'excuse.
Il s'inquiète: "vous êtes en panne?".
Oh non réponje, il y avait une bécasse énorme sur le bas côté.
J'aurais pu être en panne d'essence, mais ce qui est sur, c'est que je ne suis pas en panne de sens!
Même miro comme je suis, je reste aux aguets, et ce genre de spectacle me remplit de bonheur.
Je lui raconte la bête, son envol. Le pépé est étonné, c'est rare une bécasse, mais bon, ici c'est un coin humide.
Soudain il s'inquiète et me demande: "vous n'êtes pas chasseuse au moins?"
Nooooooooooon! sourije (j'adore écrire les verbes ainsi)
Le Vieux m'explique: "autour de chez moi, y a des battues, on peut plus passer, ils sont en fluo, avec des cornes, des sifflets, on se croirait au défilé militaire.. Les bêtes n'ont plus aucune chance! Le chasseur solitaire, sans chiens, çà passe encore, mais çà, c'est lamentable"...
Je sais lui dis je, c'est pareil chez moi.
Nous parlons des cerfs, des sangliers, des perdrix, du dur statut de gibier dans cette partie du Morbihan.
Puis, parce qu'il ne fait pas bon se refroidir quand on pédale, et surtout parce que ma voiture gêne la voiture qui arrive derrière, il repart, et moi de même.
C'était une fin de matinée ordinaire, dans un coin ordinaire.
Mais parfois, l'ordinaire, quand on sait le voir, et l'apprécier, se transforme en instant de bonheur.
Deux rencontres sympa ce matin là, une bécasse, un pépé à vélo, la vie...
