24 mars 2008
Ar C'hab ...Ici et maintenant (2)
Début ici
voire même un peu plus bas, pour l'explication.
Douarnenez, samedi matin, 7h et quelques minutes... Qu'importe d'ailleurs?
Je n'ai quasiment pas dormi hier, arrivée trop tard près de Quimper, et trop "excitée" par ce qui m'attendait le lendemain. Le mot "excitée est mal choisi, j'étais déjà certaine de vivre un moment immense, et donc "déjà dans ce moment là".
Pare brise givré ce matin, vent glacial du nord. Météo France parlait de 30km/h sur Douarn, mais les "locaux" du Cap me parleront, ce soir, de 80 ou 90...
Je marche droit vers l'Ouest, la mer à ma droite, le vent venant de ma droite. Je ne risque rien.
Dès le premier pas je suis dans un autre monde, le mien. Les sens aux aguets. Je commence déjà, même pas sortie de Douarn, à regarder les maisons d'un autre oeil, celui de celle qui ce soir devra trouver un abri pour dormir...
Je comprends aussi, ce matin, pourquoi je ne marche jamais vers la mer. Ici, en Bretagne, la mer est à l'ouest, et le soleil se lève dans mon dos... Il me faudrait déménager sur la côte Est américaine, pour aimer réellement marcher vers l'océan!
Le froid est impressionnant. Je porte une cagoule qui stoppe le vent, un bonnet par dessus, des gants, mais le vent traverse tout.
Et au plus je m''élève, au plus le vent forcit.
Il me couchera un nombre incalculable de fois par terre, sur la lande, sur les pierres...
Je tituberai comme un homme ivre, et j'aurais à chaque pas l'air d'un alpiniste à plus de 6000m cherchant l'oxygène...
De l'oxygène, ici, il y en a. Il passe juste... un peu trop vite!
Vers le Nord, l'océan, et plus haut, la presque ile de Crozon. Le Menez Hom est invisible, il pleut très fort là haut. D'ailleurs, il pleut très fort sur toute la presque ile, et le vent venant du nord va faire quoi?
M'apporter cette pluie là, logique...
La première giboulée me tombe sur le rable alors que je passe près d'un houx solitaire... Après, certains vont douter de l'existence de Dieu? Ce matin là il avait l'apparence d'un houx :-)
Bon... Faut pas rêver, la pluie ne m'épargnera pas. Elle s'en va, elle revient, elle tangue, et je tangue avec elle.
Et entre deux giboulées, le Cap s'embrase, m'éclabousse de lumière, me présente le profil d'une de ses pointes, cachant celle d'après, puis d'une autre, une autre, une autre, jusqu'à l'infini.
Comme si la Pointe du Van était la dernière pointe du Cap... Celles d'après sont invisibles, elles ne s'atteignent qu'en rêve.
Kôa?
C'est la Pointe du Raz la dernière pointe du Cap?
Bien sur!
Mais la Pointe du Raz, c'est un cas à part, une merveille, que je reconnais comme telle, mais qui ne m'émeut pas.
Le tour du Cap par le GR34... Douarn-Douarn, plus de 130km, en 2 jours, et en mars?
Impossible, bien sur! Pas avec un sac lourd, crevée, et un vent de dingue qui me fait avancer courbée en deux.
Je pourrais le faire, avec une lampe frontale, un chrono à la place du coeur, et un gros tas de connerie à la place du cerveau.
Et pourquoi?
Cocher sur une feuille la case "j'ai fait le GR34 en 2j et je suis fière d'être aussi conne"?
Et vous avez vu quoi?
Bah... Rien, je marchais trop vite! Et la nuit, on n'y voyait rien.
Alors, dans ma petite tête de marcheuse vraiment amoureuse de la marche, je voulais faire Douarn - Pointe du Van - Pointe du Raz - Plogoff - Audierne. Et rentrer en stop à Douarn.
Les premières heures de marche vont me faire revoir mes envies à la baisse... Je n'avance pas.
Je n'ai pas de carte. Fou non?
Et pourquoi?
Il suffit de suivre l'océan...
Je n'ai qu'une petite photocopie d'une minuscule carte routière, histoire de me rappeler les principales pointes. Mais je le sais, il y a 80km entre Douarn et La Pointe... 20h de marche mini, car le GR34 est très très exigeant. Et les pauses hein? les pauses photos, les pauses rêves, les pauses miam! Faut d'abord pouvoir s'abriter, et c'est très rare!
Les pointes sont séparées par des gouffres, des vallons encaissés, qui entrent profondément dans les terres, il faut les contourner, descendre à pic, remonter à pic, une fois, deux fois, des dizaines de fois.
Et il y a ce vent, qui me fait me tordre les pieds à chaque pas. Mon sac à dos est très gros (tente au cas où, couchage, linge de rechange, bouffe, eau, pharmacie) et me donne une prise au vent affolante.
Dans certains passages, il est totalement impossible d'avancer debout!
En fait, il ne faut pas s'arrêter: le corps en mouvement, à une certaine vitesse, avance. S'arrêter, pour une photo, et c'est immédiat: couchée sur la gauche!
Des photos, je vais en prendre des tonnes... L'horizon ne sera jamais horizontal, car mon bras ne tremblait pas, c'était bien pire que çà!
Je n'en montre que quelques unes, que je n'ai pas vu sur l'ordi, pour cause d'écran en vrac...


Vous aurez souvent l'impression, en regardant mes photos, qu'il faisait très beau.
Mais c'est parce qu'il faisait très beau!
Quand il ne pleuvait plus, et qu'il allait bientôt pleuvoir :-)
Mais je peux vous le dire: sur la presque ile de Crozon, le déluge n'a pas cessé pendant des heures... Moi, j'ai eu de la chance, j'ai parfois eu du soleil, histoire de faire sécher un peu mes fringues, et de dégeler. Si vous saviez ce qu'un déluge de grèle fait mal au visage...
Comment?
M'abriter sous un arbre?
Méééééé... Sur le GR34 côté nord, la hauteur moyenne de la végétation doit être de 20cm, et il s'agit d'ajoncs et de ronces piquantes...

Sur cette photo, vous avez un léger aperçu de ce qui arrosait le coin, vous voyez, le truc tout noir dans le ciel, dans le fond de la photo? :-)
Et au loin, le Cap de la Chèvre, qui, parfois, miraculeusement, n'était pas arrosé

(zoom optique + numérique x15, ce n'est pas bien net)
Tout en bas, sur un rocher, un pécheur entièrement vêtu de camouflage (les poissons sont méfiants, il a raison) :
(je précise : c'est de l'humour..)




Vous le voyez, le GR34?
C'est le plus beau sentier côtier du monde, de la Galaxie, de l'univers tout entier! (en expansion, rajoute mon fils)
Sincèrement...
La côte entre Douarnenez et la Pointe du Van est la plus belle côte de Bretagne, la plus sauvage peut être. Et sur cette côte là, il y a des parties encore plus sauvages... Comme si c'était possible!
Parfois, quelques maisons isolées, que je regarde d'un oeil prédateur. Tout à l'heure, il me faudra en trouver une, un abri, un garage ouvert, une remise à outil, n'importe quoi, mais abrité du nord.
Dormir à l'hotel?
Quitter le GR34? Alors que la lune est pleine, que le vent me chante la vie à m'en faire péter les poumons tant je la respire fort?

Bien sur, je serai raisonnable, mais je ne pense pas à ce soir.
Je vais marcher jusqu'à 17h, et je me donne 2h pour trouver un abri.
Mes pieds me font souffrir énormément, car le GR est très caillouteux, et le vent me fait peiner.
Il ne faut pas lutter: celui qui lutte a perdu d'avance.
Alleger son corps? C'est impossible, et le vent m'emporterait!
Il faut alléger son esprit.
On entend souvent parler " d'éléments hostiles, de nature hostile"..
Les éléments, la nature, ne sont pas hostiles!
Ce sont... les éléments, et la nature.
On les prend comme ils sont, on réagit comme on le doit, et on vit avec. Pas "contre".
Chaque pointe est une découverte, chaque pas un autre voyage.
J'ai une montre, je ne la regarde pas. Pourquoi le ferais je? Je verrai le soleil décliner, et il sera temps alors de me mettre en quête d'un abri. Le temps... la distance... Sur ce sentier là, ce jour là... Notions ridicules.
Là, certains vont se rebeller: justement, par un temps pareil, le temps et la distance c'est important de les maitriser, sinon on finit par passer la nuit dehors sous la grêle, abritée derrière un rocher, on perd ses dernières forces, et c'est l'hypothermie, avec ou sans sequelles...
Jamais je ne risquerais ma vie volontairement, en marchant.
Soyez en persuadés. Je marche sur le GR34, je vis le GR34, mais chaque pas est vécu dans toutes ses dimensions. La réelle, qui me fait poser le pied où il faut (quand le vent ne me fait pas tomber ou tituber), et l'autre, la verticale, celle qui me transporte.
Où?
Ici, et maintenant.
C'est tout con, de marcher sur le GR34... On peut même y marcher sans l'aimer.
Mais je l'aime!
Et j'aime chaque grelon, chaque goutte de pluie, chaque énorme "flocon" d'écume qui remonte de l'océan, et qui vient se poser sur l'herbe, voletant autour de moi. Il neige de l'écume. L'écume des jours... l'écume de ce jour.
Quelques photos encore:


Au loin, la pointe du Millier, et sa minuscule maison phare, dont je ne ferai pas le tour, le vent étant trop violent côté nord, et la pluie trop féroce à ce moment là...

Déjà le Millier s'éloigne, et le soleil me réchauffe un peu

Au loin, le village de Beuzec, et je regarde ma montre, il le faut, prendre un repère.
Il est tard... Je savais bien que je n'arriverais pas à la pointe du Van ce soir, mais je pensais tirer jusqu'à Theolen... Un endroit qui m'est cher. Boire un coup à la buvette... Mais là, ce sera impossible!

A Beuzec il y a un gite dortoir, mais j'ai encore devant moi quelques heures de marche... Je ne m'inquiète pas, je n'ai aucun but, alors pourquoi s'inquiéter?
Il n'est pas beau le GR34?
Avancer là dessus, par vent violent, c'est être funambule sur un tapis de bonheur...
Quelque chose à dire?
Un régal de récit !
"Avancer là dessus, par vent violent, c'est être funambule sur un tapis de bonheur..."
Tu as tout dit...
Ca promet
Première partie très prenante tu racontes toujours aussi bien on se sent attiré par le récit Happé serait plus juste j'en sens (virtuellement) les embruns maritimes sur mon dos
Les photos sont superbes faut dire qu'avec ce type de temps les contrastes sont bien plus beaux qu'avec un plein soleil qui écrase tout de lumière !
fantastique
Même avec ce sale temps, tu donnes envie d'y aller ! J'en ai fait des petits bouts, en été, de ce GR 34 où même en période estivale, on ne rencontre pas grand monde ...
Les photos sont superbes ,couleurs magnifiques ... C'est avec ce temps qu'on arrive à prendre les plus belles photos ...
J'admire ton courage ... et ton inconscience relative !
ça me donne carrément l'envie d'y retourner faire un tour, même si Lyon est un peu loin ...
Allez-y: lachez vous!
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