29 octobre 2007
An Oriant (2)
Début du récit ici.
Et suite plus haut.
Ils étaient 300 environ.
300 bateaux de bois, à deux mats, aux culs plats. On les appelait "dundee".
Tous immatriculés GX, initiales d'une ile du Morbihan: Groix.
300 bateaux sur l'ile, et ils étaient nombreux, à mouiller aussi sur le continent, toujours immatriculés en GX.
J'allais écrire: "si vous saviez, l'ambiance, dans le port, quand ils rentraient..."
Je n'y étais pas. Je n'étais pas née. Ni mes parents d'ailleurs.
Mais je le sens.
Comme j'aurais pu écrire "si vous saviez, toutes ces coques noires, aux voiles ocres, entassées dans le port de Douarnenez, et ces paniers remplis de poissons argentés, les sardines... Elles étaient des centaines, les chaloupes sardinières..."
Je n'y étais pas non plus.
Et Camaret... "ses sloops langoustiers, le port où pas une mouche aurait pu se noyer tant les coques étaient serrées les unes contre les autres..."
Groix, Douarnenez, Camaret.. Des ports sans âme.
(je veux dire par là qu'ils ne sont même plus l'ombre de ce qu'ils étaient... mais Douarn a gardé une âme)
Camaret, le port où végètent quelques rares bateaux, des pontons neufs que je ne regarde même pas...
Au début de la jetée, l'endroit où reposait l'épave de la Belle Etoile, langoustier de bois, et sa soeur dont je ne connais pas le nom.
Au début de la jetée, maintenant, plus rien, c'est plus propre, plus net, plus correct.
Groix, qui a gardé son âme d'ile, si belle, mais...
Douarnenez, que j'adore...Le port de Tréboul, où s'entassent des voiliers, où je ne vais jamais...
Le Rosmeur, port de pêche, aux petits chalutiers.
Et le Port Rhu, le port musée... Aïe, je sens que des dents vont grincer si j'en parle!
1992. Je découvre Douarn, et le port musée clinquant neuf. Le bateau phare est sur le slipway, magnifique.
Douarnenez, aujourd'hui.
Le bateau phare, l'an dernier, était une épave rouillée. Des autres bateaux il en reste quelques uns. Les pontons neufs sont bouffés, le grand voilier qui devait être construit à l'ancienne ne verra jamais la mer...
Au fond du port, de l'autre côté, à l'ombre, quelques épaves envasées sourient, en regardant les bateaux qui sont en sursis.
Cimetière à ciel ouvert...
Le port musée me fait mal au coeur...
Il faut sauver ces bateaux de travail, préserver le patrimoine maritime breton. Devoir de mémoire.
Mais l'argent manque, les couleurs passent, sur les coques fatiguées...
Revenons à Groix et à ses thoniers.
Ils étaient beaux, et ressemblaient à de grands oiseaux, quand ils dépliaient les tangons...
Ils étaient beaux, ils étaient des centaines...
Le progrès, logique, a eu raison d'eux.
Les thoniers n'allaient pas mourir à Groix, il y a assez d'épaves dans le coin, coulées par l'océan.
Alors chaque thonier a fait son dernier voyage, entre Groix et Lorient, s'est engagé dans la rivière, a remonté le Blavet, et s'est échoué dans la vase.
Les premiers sont arrivés en 1920.
Curieusement, des thoniers sont encore fabriqués après cette date.
Le "Biche" par exemple, qui est de 1932 je crois bien, le dernier thonier de Groix.
"Sauvé" une première fois de la démolition, et mis à moisir dans le Port Rhu à Douarnenez il a risqué le peu de bois sain qu'il lui restait, et était encore une fois menacé. Une association l'a sauvé (encore une fois), et il est actuellement bien au sec, à Lorient, tout près de ses anciens camarades de travail.
Site du "Biche" ici, et les photos plus haut sont tirées du site.
1920...
Les plus anciens ne sont plus. La vase les a avalés, digérés. Inexorablement, les autres s'enfoncent.
J'ai découvert cet endroit en 1992, un endroit sauvage, sans mouillages de plaisance.
Ils étaient des dizaines à surgir, à marée basse, une centaine peut être.
15 ans après, la vase continue à effacer peu à peu l'histoire groisillonne.
Je me moque du nom réel du lieu dit (Kerhervy), pour moi, c'est "le Resto". (lieu dit à peine un peu plus haut)
C'est ainsi qu'on l'a nommé, quand je l'ai déniché il y a 15ans.
Non, il ne s'agit pas d'un resto où l'on mange...
Le Resto, est déjà une abhération.
En effet, le mot "Resto" est le pluriel de "Rest", en breton vannetais (restou en breton)
Le "le" devant est donc totalement illogique.
Le mot "Rest" signifie à la base, "reste", "reliquat", "restant".
Mais il a aussi le sens de "demeure", et de "reposoir".
A t'on nommé cet endroit ainsi parce que des bateaux y goutent le repos éternel depuis certainement très très longtemps? Je le pense.
Le Resto est un reposoir.
Et il ne doit pas en être autrement...
Et hop, encore des dents qui grincent...
Comme je l'ai écrit plus haut: le devoir de mémoire nous oblige, nous, Bretons, à préserver notre patrimoine maritime. A tenter de sauver certains vieux gréement, et surtout, à les entretenir, et non à les laisser moisir.
Un bateau de bois coute cher à l'entretien, car désormais, le temps c'est de l'argent, ce n'est plus comme avant.
Restaurer un vieux gréement coute plus cher que de construire un bateau de bois neuf. Alors? C'est ridicule?
Non, il faut en garder quelques uns.
Quand aux autres...
Je me souviens... Douarnenez. Opération de "retrait de flotte". Un chalutier en très bon état, mouille dans le port.
Le lendemain, il n'est plus qu'un tas de ferraille brisée par la pelle hydraulique. Une large tache d'huile souille le port, et des débris divers flottent.
Pendant ce temps, en Afrique, en Asie, des pêcheurs meurent de faim, par manque de matériel...
Hérésie.
Oublions le contexte économique: où est la place d'un bateau, quand il a "fait son temps"?
Dans une décharge publique?
Dans une "casse" pour bateaux?
Sa place est au fond d'une vasière. Seule mort digne de lui. Enfin, c'est mon idée.
Tout autour de moi, les autorités regardent d'un sale oeil les cimetières des vasières. çà fait sale, çà sent la mort, le touriste risque de s'y blesser, et surtout, on pourrait à la place faire des hideux ports de plaisance qui rapporteraient un max...
Les coques sont arrachées au repos, détruites.
On les tue une deuxième fois.
La Bretagne est pleine de cimetières aux tombes vides... Les marins ne sont jamais revenus.
La Bretagne sera bientôt pleine de cimetières de bateaux vides...
Le Resto sent la mort et la vase...
Une mort sereine, lente, irrémédiable, paisible...
Le Resto est noir et argent.
Noir comme les coques des thoniers groisillons.
Argent, comme les mètres de vase sous le soleil.
Hier les nuages étaient denses... Avec un zoom x3 impossible de photographier les épaves. J'y retournerai, avec un appareil plus puissant, et "autrement".
Je vous montrerai les photos dans le post suivant.
Hier, le soleil est sorti quelques minutes. La vase s'est illuminée.
Les bateaux, eux, ne s'atteignent pas.
Celui qui voudrait parvenir jusqu'à eux serait rapidement avalé. A 50cm du bord, j'en avais déjà jusqu'à mi mollets. J'y ai laissé mes bottes, et j'ai du tirer fort pour les récupérer.
Les bateaux ne s'atteignent pas... Ils sont déjà ailleurs, dans une autre dimension, la leur, celle que l'on ne doit jamais leur voler...
Quelque chose à dire?
magnifique cette dernière photo !!!
pas besoin de zoom...
elle est belle comme ça...
pour ce qui est de la sauvegarde du patrimoine,j'ai participé à celui d'un cotre aurique de 1820 à étel..et ensuite ,j'ai traverssé l'atlantique avec jusqu'aux antilles...
un de mes plus beau souvenir de navigation,dont j'ai même gardé précieusement le film super8 tourné à bord...
"Cutlass" n'a pas finit dans une vasière,mais au large de la "Dominique",1 an plus tard..sa vielle coque usée "mangée" par les "tarets" (vers du bois)
c'est toujours triste la mort d'un bateau...
ton récit est tres beau....
j'espère qu'un jour tu pourras montrer ce film, comme tous ceux que tu gardes au chaud :-)
au fond de l'eau, mangé par les tarets, c'est aussi une fin honorable pour un bateau, c'est la logique sous ces latitudes.
c'est toujours triste, oui, mais pour moi la vasière est une fin respectable, comme celle d'un arbre qui se couche, et qui retourne à la terre.
pour la photo... m'enfin, oui, c'est sympa avec le soleil (les autres sont ternes) mais avec un zoom 10.. :-))
il y en a qui se battent !
Connais-tu l'association " AN TEST" qui a remis "sur pieds" (?) le "Notre Dame de Rumengol " ?
aie.. si tu me prends par les sentiments!!
1992 toujours.
je rentre d'Ouessant, sur le Enez Eussa.
Et nous croisons un bateau de travail. Au travail, pas à la parade chargé de touristes...
C'est la vieille gabare Notre Dame de Rumengol...
Je savais qu'elle était sauvée, je l'ai vue je ne sais où il n'y a pas longtemps, comme l'ancien André et Yvette, sloup tape cul, gabare aussi je crois, croisée toujours en 1992 amarrée à Camaret, puis à Etel quelques années plus tard.
Au cas où personne ne s'en serait rendue compte, j'aime les bateaux de travail!!
et même les neufs (sauf les usines géantes qui me filent la nausée)
Merci!!!
Partie de Bretagne depuis 2 ans, je suis ravie de trouver quelqu'un qui en parle comme toi et avec des photos aussi sublimes.
J'habitais tout près de Douarn et sincèrement de te lire , je retrouve la sensation si particulière de cet endroit.
Merci bcp, ça fait du bien même si c'est de la nostalgie.
Je n'y connais rien, mais je trouve fabuleuse dernière photo.
Allez-y: lachez vous!
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