19 juin 2006
N.
Il y a des jours comme çà.
Dehors il bruine, tout est gris.
Et je chiale.
Depuis ce matin, je pense à toi, il y a des jours comme çà.
Vous vous dites: çà y est! Elle pète un plomb, elle va nous avouer qu'elle est amoureuse, et çà va lui retomber sur le râble.
Oui, depuis ce matin, je pense à toi.
Te souviens tu de ce dimanche de septembre, qui ressemblait tant à ce lundi de juin?
Tout était gris, et il bruinait.
Tu m'avais serrée dans tes bras, nous avions tourné la tête, et j'avais vu tes larmes.
J'avais regardé vers l'Est, et l'envie m'était venue: filer en Allemagne, oublier l'Ouest, fuir, me fuir.
Mais il fallait rentrer.
Toi, tu savais tout. Ma detresse, ma peur, la nausée qui me prenait, l'envie de vivre avortée à chaque instant.
J'avais voulu te crier:
Garde moi, garde moi! Toi qui reste encore quelques jours. Et si vous n'avez pas de place, je dormirai avec les chiens, mais garde moi!
Mais il fallait rentrer.
Tu m'avais regardé partir, je t'avais vu rester.
Tant de temps ,avant de te rencontrer... Alors j'avais le temps.
Je partais, mais je te reverrai, un jour, bientôt, plus tard, qu'importe, l'amitié était éternelle.
Aujourd'hui, je pense à toi sans cesse.
Toi, qui a l'âge d'être ma mère. Qui était plus que çà.
Nous, qui avions l'âge d'être amies. Nous qui l'étions. Enfin, je le croyais.
Et oui, j'ai écrit: AMIES
Car c'est d'une femme que je parle.
Et toi aussi, son compagnon, qui avait largement l'âge d'être mon père, qui ne l'était pas.
Nous, qui avions l'âge d'être amis, nous qui l'étions, malgré nos accrochages si fréquents.
L'âge? Quelle connerie!
Il y a des jours, madame P se sent jeune. Elle est jeune. Tous les jours elle se sent jeune.
Elle se voit dans le miroir, se trouve encore belle. Ses yeux brillent.
Dans sa tête, elle a gardé sa révolte d'ado, et son coeur d'artichaut d'ado.
Le temps n'a pas de prise sur elle.
Elle est, et restera jeune. Elle a 20 ans, et elle aura toujours 20 ans.
A la kermesse des petits, les maternelles l'arrosent, et elle rit, alors que certains parent ralent.
A qui demande t'on d'accompagner les petits en sortie de fin d'année? A madame P.
Et les petits sont heureux: car madame P dit des bétises, stimule son équipe dans la chasse au trésor, rigole...
Les enfants se tiennent tranquille, comme par magie.
Madame P aime les enfants, et ils l'aiment aussi.
Tous les jours, et non pas, selon l'humeur du moment, madame P se sent vieille.
En même temps.
Elle n'a pas 100 ans, elle n'a pas 1000 ans.
Elle est au dessus de toute notion d'âge.
Le temps n'a pas de prise sur elle. Elle est immensément vieille.
Lasse, de plus en plus lasse...
Et madame P, si jeune, et si vieille, pense à toi.
Elle voudrait fuir, partir, courir, respirer, filer vers toi.
Toi, et lui, vous, qui lui aviez dit:
Si un jour tu en as besoin, ramène toi, seule, ou avec tes gosses, mais viens.
Toi, et lui, vous, qui ne lui avez pas répondu, ni pour Noël, ni pour le Jour de l'An.
Pourquoi?
Sacrifiée sur l'autel d'une vie tranquille, la madame P, celle par qui la tempête risquait de leur tomber sur la tête...
Toi, et lui, vous, mes amis.
Je ne savais pas, ce dimanche noir de septembre, que je ne vous verrais plus.
Aujourd'hui, je pleure, mon fer à repasser dans la main, les yeux rouges et gonflés.
Et je voudrais courir vers toi. Prendre la route du Nord, traverser la frontière, filer vers ce pays que je ne connais pas.
Débarquer là bas, du côté de Liège.
Je sonnerais, tu ouvrirais la porte.
Je sourirais, tu ouvrirais la bouche.
Et tu me serrerais, dans tes bras, sans un mot, et nous mèlerions nos larmes, sans un mot.
Mon amie.
Nous rentrerions, et lui, il me verrait, et il ne dirait rien, et il me prendrait dans ses bras, sans un mot.
Nous irions voir les pigeons dans la cour, et les chiens.
Il ne me chanterait pas, comme il faisait naguère, "P est revenue", sur les paroles du grand Jacques...
Mais il me dirait:
"Non, P, t'es pas toute seule", sur les paroles du grand Jacques...
Alors je lui dirais: E, fais moi des frites s'il te plait! Je n'en ai jamais mangé, des vraies!
Et débouche du vin, et fais le couler!
Buvez avec moi, moi qui ne boit jamais.
J'irais saouler ma gueule, ma gueule de jeune, et de vieille en même temps.
J'irais noyer ma peine dans un flot rouge sang.
Et quand tout chavirerait, j'irais vomir ma vie, espérant qu'elle sorte.
Je reviendrais m'assoir, et vous ne diriez rien.
Toi, qui pouvait être ma mère, qui ne l'était pas, tu saurais tout. Les gestes qui calment, qui pansent, qui aiment.
Toi, qui pouvait être mon père, qui ne l'était pas, tu saurais aussi.
Tu rigolerais, et tu dirais: P, t'es un peu plate, mais t'es encore pas mal!
Et tu ferais semblant de regarder sous mes jupes.
Toi, mon amie, tu sourirais, te prendrais au jeu.
Alors, nous pourrions rire, rire, rire...
Faire danser nos yeux.
Sur...
Une valse à mille temps
Une valse a mis le temps
De patienter 20 ans
Pour que tu aies 20 ans
Et pour que j'aie 20 ans
Une valse à mille temps...
C'était le temps.
Où j'aimais le temps.
C'était l'année dernière, seulement.
Putain, merde, je vous aimais!!!
Quelque chose à dire?
Bises
!-°)
Le texte m'a attiré à cause de son titre, bien sûr, mais j'ai très vite oublié mon N. en le lisant. Ca semble dérisoire de dire que c'est un beau texte dans cette circonstance, dit on à quelqu'un qu'il pleure joliment? Ca l'est pourtant. Et puis, dès l'évocation des chiens, j'ai pensé "je serai l'ombre de ton chien", et voilà qu'un peu plus bas, Brel est cité... Qu'importe que les coeurs battent à des stimuli différents, s'il battent de la même façon, dis-je, en sustance, quelque part dans mon bouquin...
un peu mélancolique
Amour de vingt années Amour rieur
Bien sûr il y a nos défaites
Et puis la mort qui est tout au bout
Nos corps inclinent déjà la tête
Étonnés d'être encore debout
Bien sûr les femmes infidèles
Et les oiseaux assassinés
Bien sûr nos cœurs perdent leurs ailes
Mais mais voir un ami pleurer...
je vois en lisant vos commentaires, qu'il est facile de croire que cette histoire date du temps où j'avais 20ans,,,
et bien non, j'en avais 38, et c'était l'année dernière.
Biniou: en réponse à tes lignes, il me vient immédiatement:
tout ne rime à rien quand on n'a même plus peur
toutes les raisons de rester sont des leurres
rien ne te retient, surtout pas le bonheur
que tu ne cherches plus c'est plus l'heure
parce que tu pars
parce que tu pars
on restera brisé devant l'irréparable
parce que tu pars
parce que tu pars
on etreindra tout contre soi l'intolérable...
(de tête)
et l'intolérable, il déchire la peau et le coeur....
Ton texte me renvoit à ma propre nostalgie des amitiés folles qui s'arrêtent d'un coup sans prévenir parce que la vie passe et bouscule. Moi aussi je ne supporte pas, je les garde enfouies dans un coin de mon coeur. Et je ne désespère pas et du coup, c'est çà qui devient magique, c'est que bien souvent même deux ans après, cette amitié revient comme si il n'y avait jamais eu de coupures. J'ai envie d'y croire et parfois de pousser le destin :)
J'ai envie d'y croire aussi pour toi ma p'tite Laouen. Pourquoi ne forcerais-tu pas encore une petite fois le destin ?? Biz
Que dire ?
Bien dur de perdre un être cher parent ou ami ou même les deux, triste et terrible parce que on ne veut pas oublier et quele coeur saigne encore et toujours mais c'est aussi ca la Vie, la douleur et le regret ! Je ne peux rien faire d'autre que partager ta peine moi qui ai perdu ma mère il y a déjà plus de 5 ans mais la blessure ne s'est pas refermée..........
terrible et certainement sujet à plein d'incompréhension ce que je vais écrire:
quand un être cher disparait, on dit: il faut faire son deuil...
comme si c'était possible...
Ces gens là, mes "amis", n'ont pas disparu, ils m'ont simplement rayé de leur vie, car mes problèmes déteignaient sur leur tranquillité.
on m'a dit: tu dois faire ton deuil...
Comment faire son deuil quand ceux à qui l'on pense ne sont pas morts? c'est encore moins évident, même si on est heureux de savoir qu'ils sont encore en vie.
quand les gens que l 'on aime sont bien ancrés au fond de nous, comment faire son deuil sans se tuer soi même?
Allez-y: lachez vous!
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